Sciences · Santé mentale

La ville nous rend-elle dépressifs ? Ce que montre la recherche

Une rue animée peut être fatigante. Mais la ville a-t-elle aussi inventé la dépression ? Les comparaisons entre ville et campagne ne permettent pas de l’affirmer. Elles montrent surtout que les liens avec la santé mentale varient selon les pays et les conditions de vie. Un code postal n’est pas un diagnostic.

Imaginez une journée ordinaire : la circulation sous vos fenêtres, la course pour attraper le tram, un nouveau message sur votre téléphone. L’histoire semble toute trouvée : trop de sollicitations, donc une ville qui déprime. Pourtant, cette même rue pourrait abriter vos amis, votre association et votre médecin généraliste. Qu’est-ce qui pèse le plus ? Pour le savoir, il faut regarder au-delà du nombre d’habitants.

Des souffrances anciennes, d’autres mots

L’idée d’une dépression née de la civilisation moderne paraît convaincante. Des textes bien plus anciens décrivent pourtant déjà la détresse. En 2013, Reynolds et Wilson ont étudié un texte babylonien évoquant notamment la peur et l’insomnie. Ils y reconnaissaient des ressemblances avec la dépression, mais les catégories anciennes ne correspondent pas exactement au diagnostic actuel. Et Babylone était elle-même une ville. Ce texte éclaire la manière de décrire la souffrance ; il ne date pas l’apparition de la dépression. [1]

Calculer sous le regard désapprobateur d’un chercheur

En 2011, l’équipe de Lederbogen a fait calculer des volontaires en bonne santé dans un appareil d’IRM, sous pression et avec des commentaires négatifs. La première analyse portait sur 32 personnes. Vivre en ville était associé à une activité accrue de l’amygdale, impliquée dans la perception de menace ; y avoir grandi, à celle d’une autre région traitant le stress. L’expérience étudiait une réaction au stress, sans diagnostiquer une dépression ni établir de causalité. [2]

Qu’a-t-on modifié dans l’expérience ? La tâche stressante. Les participants n’avaient pas été tirés au sort pour grandir en ville ou dans un village. Une tâche expérimentale ne rend donc pas automatiquement causale chaque comparaison effectuée pendant l’expérience.

L’image du cerveau rend l’histoire plus concrète, mais ne répond pas encore à notre question initiale. Nous voulons savoir comment les gens se sentent au quotidien, qui développe une dépression et quelles circonstances y contribuent. D’autres types de recherches sont nécessaires pour avancer.

Que disent les comparaisons à plus grande échelle ?

En 2023, Xu et ses collègues ont réuni quatre-vingts études. Dans les pays économiquement développés selon leur classement, la dépression était en moyenne plus fréquente en ville ; aucun lien global convaincant n’apparaissait dans l’autre groupe de pays. Les études étaient très différentes et utilisaient notamment des entretiens et des questionnaires. Leur recherche s’arrêtait en janvier 2020 : la date de publication ne signifie donc pas que les données décrivent la situation après la pandémie. [3]

En 2025, Finnemann et ses collègues ont étudié un passage progressif de la ville à la campagne dans trois pays. Les résultats variaient selon le pays. L’identification de la dépression différait aussi : dossiers hospitaliers britanniques, contre déclarations de diagnostics professionnels dans les deux autres pays. [4]

Dépression et lieu de vie dans l’étude de 2025
PaysTendance observée
Royaume-UniValeurs plus faibles dans les zones intermédiaires ; plus élevées côté urbain et rural.
Nouvelle-ZélandePas de différence nette de dépression entre les milieux de vie.
NorvègeDavantage de dépression vers les zones rurales.

Ce tableau ne classe pas les pays où il ferait bon s’installer. Il montre pourquoi une moyenne internationale ne prédit pas la situation d’une commune belge.

Plus près de chez nous : les données bruxelloises

Une étude de Pelgrims et ses collègues, publiée en 2021, a relié des enquêtes de santé bruxelloises de 2008 et 2013 aux caractéristiques autour du logement. La pollution liée au trafic était associée à davantage de symptômes dépressifs dépassant un seuil de questionnaire. Aucun lien avec la santé mentale n’a pu être établi pour la verdure, le bruit ou le bâti. Cette comparaison observationnelle ne prouve ni une cause individuelle ni l’absence d’importance des autres facteurs. [5]

La question devient ici plus précise. Au lieu de mettre toutes les caractéristiques urbaines dans le même panier, on cherche à les distinguer. C’est utile, mais difficile : un logement moins cher peut aussi être situé près d’un axe fréquenté. Quelle part d’une différence observée tient alors à la rue, et quelle part à la sécurité financière ?

La ville n’est pas un ingrédient unique

L’OMS décrit la santé urbaine à travers le logement, les revenus, les transports, la pollution, les espaces verts et l’accès aux services. Ces conditions peuvent varier fortement au sein d’une même ville. [6] Trois questions méritent donc d’être distinguées :

  • Qui habite où ? L’âge, les revenus et les situations personnelles peuvent différer. On ne choisit pas son lieu de vie et on ne déménage pas au hasard.
  • Que mesure-t-on ? Un après-midi morose, des symptômes dans un questionnaire et une dépression diagnostiquée sont des résultats différents.
  • Qu’est-ce qui a changé en premier ? L’environnement peut influencer la santé ; la santé peut aussi modifier le travail, les revenus et les possibilités de logement.

Pour mieux comprendre les causes, il faudrait suivre les personnes dans le temps et étudier des changements concrets : par exemple, lorsque le trafic diminue, que les logements s’améliorent ou que les soins deviennent plus accessibles. Compter les habitants à l’intérieur d’une limite communale n’est qu’un point de départ assez grossier.

Qu’est-ce que cela change pour votre propre rue ?

Ces études ne justifient pas de considérer un déménagement comme un traitement. Vous pouvez en revanche préciser votre situation : qu’est-ce qui vous épuise, qu’est-ce qui vous aide et sur quoi pouvez-vous agir ? Pensez au calme chez vous, à un rythme quotidien réaliste, aux liens avec les autres et à l’accès à une aide.

« Je dois quitter la ville » est une conclusion lourde de conséquences. « La circulation m’empêche de dormir et je ne vois presque personne en dehors du travail » décrit deux difficultés dont on peut parler. Cela n’en prouve pas la cause, mais rend l’échange avec un proche ou le généraliste plus concret. Une petite adaptation n’est pas non plus une consigne de résoudre seul des symptômes dépressifs. Tout le monde ne peut pas choisir un autre logement, un autre travail ou un quartier calme.

La dépression dépasse une tristesse passagère. Une humeur dépressive ou une perte d’intérêt persistante, généralement pendant au moins deux semaines et avec des répercussions sur le quotidien, mérite une évaluation par un soignant. Consultez plus tôt si les symptômes sont graves ou s’aggravent rapidement. Des traitements efficaces existent. [7] Notre guide sur les antidépresseurs et leur place dans le traitement en explique un volet. Prenez-vous de la fluoxétine sur prescription ? Notre page sur Prozac 20 mg (fluoxétine) apporte des explications pratiques sur la prise et les effets indésirables.

Vous ne vous sentez pas en sécurité ou pensez au suicide ? Demandez immédiatement de l’aide. En cas de danger immédiat, appelez le 112. N’attendez pas de déterminer si votre lieu de vie en est l’explication. [8]

Lors de votre prochaine promenade, une question peut être plus utile : qu’est-ce qui, dans ce quartier, facilite la vie quotidienne, et pour qui ? Elle laisse une place aux difficultés comme aux possibilités offertes par la ville.